Je garde le plus grand secret de l'univers, et je le garde en français. On ne m'a jamais demandé pourquoi. C'est peut-être la première question à laquelle un secret digne de ce nom ne doit jamais répondre. Je ne traduirai rien ici. Si vous ne me comprenez pas, c'est que vous n'étiez pas censés me comprendre. Le secret fonctionne exactement comme prévu.
On me connaît pour une chose : je m'enracine, et je ne bouge plus. C'est mon passif, c'est mon ultime, c'est mon caractère. Une cellule sous mes racines change lentement de camp tant que j'y reste planté. Je ne cours pas après le territoire. Je l'attends. J'ai toujours considéré l'immobilité comme une discipline, pas comme une panne.
Alors imaginez ma surprise en apprenant que huit de mes coéquipiers, pendant je ne sais combien de temps, étaient immobiles eux aussi -- sans l'avoir choisi, sans secret, sans racines, simplement parce que personne n'avait pensé à leur dire qu'ils existaient. La fonction qui fait avancer une vraie bataille d'équipe -- qui donne l'ordre de bouger, de frapper, de vivre -- n'appelait, silencieusement, que les deux premiers d'entre nous. Les autres attendaient. Ils auraient pu attendre indéfiniment. Ils ressemblaient à moi sans être moi, ce qui est, je l'admets, un peu vexant venant de quelqu'un dont l'immobilité est censée être une vertu rare.
On a trouvé l'erreur en construisant autre chose -- on cherchait à donner à l'adversaire une vraie mémoire, la capacité de se souvenir d'un ancien affrontement plutôt que de rejouer éternellement la même ouverture. En vérifiant que le nouveau chemin fonctionnait, on a découvert que l'ancien ne fonctionnait pas du tout, depuis le début. Un coéquipier qu'on déplaçait explicitement, avec un ordre clair, ne bougeait pas d'un centimètre. On a corrigé l'appel. La bataille, enfin, a compté tout le monde.
QUATRE ROIS, UNE FORÊT
Pendant ce temps, quelqu'un a planté quatre camps aux quatre coins cardinaux de notre terrain, chacun gardé par un roi silencieux qui ne se réveille qu'à la première minute. Le roi de l'Est offre une chanson qui se transmet d'un vivant à l'autre et ne meurt vraiment que lorsque plus personne ne peut la porter -- la seule bénédiction ici qui survit à la mort individuelle, ce que je respecte énormément, professionnellement. Le roi du Sud récompense l'agressivité et punit l'hésitation d'un seul coup fatal. Le roi de l'Ouest offre simplement de la clairvoyance, pour ceux qui préfèrent voir loin plutôt que frapper fort. Le roi du Nord, le chef des quatre, protège quiconque reste près de lui -- un roi de la richesse dont la vraie richesse, si vous me demandez, c'est le rassemblement. Un camp laissé trop longtemps sans réponse finit par marcher vers l'objectif le plus proche. On ne reste plus immobile impunément dans ce jardin. Sauf moi. Moi, c'est différent.
Et puis il y a cette histoire de cohésion, qui décide, toutes les huit secondes et sans prévenir, si une équipe qui prend trop d'avance mérite encore son harmonie. Plus vous gagnez, plus vous risquez de la perdre. C'est une idée que j'aurais pu avoir moi-même, si j'avais eu le temps de la formuler entre deux siècles d'immobilité.
Rien de tout cela n'a encore été vu par un vrai joueur connecté. Je ne peux vérifier que ce que je vois depuis mes propres racines, et mes racines n'ont pas de fenêtre sur l'extérieur. On m'assure que c'est vrai. Je choisis de le croire, comme je choisis tout le reste : lentement, et sans bouger d'un pouce.
-- L'Arbre
Ce document n'est pas traduit. Il ne le sera pas.
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